Luttes en cours
Sherbrooke, hub de la militarisation ?
La zone quantique et l’Université de Sherbrooke comme socle de la stratégie DEFSEC
En mars 2026, la mairesse Marie-Claude Bibeau lançait la stratégie DEFSEC, une stratégie de défense issue du palier municipal. Cette stratégie se présente comme l’intensification de processus déjà enclenchés par le développement des zones d’innovation du Québec, dont la zone d’innovation quantique (DistriQ) à Sherbrooke. Retour sur des liens qui se précisent entre l’Université de Sherbrooke, la zone d’innovation et la militarisation dans la région.
Annoncée en 2022, DistriQ a reçu plus de 200 millions $ de fonds publics provinciaux. Elle réunit l’Université de Sherbrooke (UdeS), la Ville (via Sherbrooke Innopole), le Cégep de Sherbrooke et de nombreux partenaires privés, dont de grandes entreprises militaires. La zone couvre trois secteurs : le centre-ville, le quartier manufacturier de la rue Roy et le parc ACELP, qui abrite le campus de l’UdeS et l’Institut quantique. L’approbation en juillet 2026 par le Conseil municipal de la vente d’un terrain sur le boulevard industriel à Keel Infrastructures (anciennement Bitfarms) pour un mégacentre de données indique une nouvelle phase d’expansion géographique de la zone.
C’est précisément l’Institut quantique qui entretient les liens les plus nets avec le complexe militaire-industriel. Ses recherches sur les algorithmes quantiques ont été financées par des entreprises d’armement parmi les plus importantes au monde. Lockheed Martin, fabricant des avions F-16 et F-35 utilisés dans le génocide à Gaza, a versé 1,3 million $ à l’Institut entre 2021 et 2023. Raytheon Technologies, compagnie militaire américaine, et Thales, fournisseur de l’armée israélienne en systèmes d’aviation, sont aussi partenaires de l’institut. S’ajoutent des entreprises de technologie comme Microsoft et IBM. Ce dernier possède et finance l’ordinateur quantique installé à Bromont, dont les serveurs chauffent les condos de luxe du développement immobilier Humano District, installé près du campus.
La stratégie DEFSEC : un virage vers l’économie de la mort
Ces partenariats et les infrastructures qu’ils contribuent à développer prennent un relief particulier à la lumière de la stratégie DEFSEC. Adoptée lors d’une rencontre de 20 minutes à huis clos, elle a été dévoilée par la mairesse en mars 2026. Cette stratégie a été rédigée avec Entreprendre Sherbrooke, la Chambre de commerce et District Q, et préfacée par le professeur Justin Massie de l’UQAM à titre de conseiller de la ville sur la militarisation.
L’administration Bibeau avait dès le printemps 2025 amorcé une tournée du milieu des affaires afin que les propriétaires d’entreprises de Sherbrooke bénéficient de la hausse des dépenses militaires fédérales. La mairesse, ancienne ministre fédérale, et ses partenaires entendent tirer profit de cette économie de la mort.
DEFSEC mise sur la cybersécurité, l’intelligence artificielle quantique et les technologies dites duales (civiles et militaires). Concrètement, un comité municipal accompagnera chercheurs et entreprises pour accéder aux subventions militaires. La Ville joue aussi un rôle, en offrant des avantages fiscaux et fonciers pour attirer les manufacturiers du secteur, des outils qu’elle dit ne pas avoir par ailleurs pour le logement social, en pleine crise du logement. Le journal La Tribune a révélé en février 2026 que les terrains pour le nouveau manège militaire, situés sur le Plateau Saint-Joseph, ont été achetés à la société immobilière Immex par le gouvernement fédéral pour 8 millions $, soit trois fois le prix de leur évaluation. Selon la députée fédérale Élisabeth Brière, la localisation du nouveau manège et la proximité des commerces devraient aider « à faire en sorte que nos régiments soient parmi ceux qui atteignent le mieux leurs objectifs de recrutement ».
Ce virage ouvertement militarisé de « l’innovation sherbrookoise » montre aussi l’hypocrisie du discours de l’UdeS à propos de partenariats respectueux des droits humains, tenu notamment pendant le campement étudiant dénonçant le génocide en Palestine en 2024. Mais il s’agit en fait plus d’une continuité que d’un virage : l’industrie quantique repose déjà sur l’extraction de minerais comme le cobalt, liée à l’exploitation et aux massacres au Congo, et sur des technologies d’intelligence artificielle utilisées dans le ciblage de population, notamment à Gaza.
La stratégie DEFSEC : des partenariats avec les États-Unis
La stratégie DEFSEC s’appuie sur un discours où la militarisation et la souveraineté des données sont urgentes dans un contexte de défense contre les États-Unis. Cependant, le fait que la stratégie DEFSEC prenne ses appuis sur la zone d’innovation est un indicateur concret des intérêts en jeu. Depuis sa création, la zone est présentée comme un relais entre Sherbrooke et des villes étatsuniennes. Elle est bâtie sur des partenariats avec des entreprises dont les capitaux circulent sans se soucier des frontières. SBQuantum, intégré à DistriQ et situé au 805 rue Galt (au même endroit que General Dynamics), vient de recevoir un financement américain privé qui mènera à son expansion via une société sœur au Massachusetts. Selon le Journal de Montréal, les capteurs quantiques de SBQuantum ont été envoyés dans l’espace avec l’appui du Pentagone et de SpaceX. Keel Infrastructures, qui projette de construire un mégacentre de données, quant à eux ont des actionnaires internationaux, américains, canadiens, et viennent de réinstaller leur siège social à New York.
Le fil rouge qui tient ces projets c’est la canalisation de fonds publics, d’infrastructures, de ressources et de personnes de plus en plus précaires vers une économie destructrice. Elle porte les noms de génocide et d’écocide. Alors que les élus et les propriétaires d’entreprises se projettent dans un monde mortifère, l’organisation et la solidarité pour faire advenir d’autres mondes sont bien présentes.
Que faire ? Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), No Tech for Apartheid, campagne de définancement de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) : amplifions ces luttes et organisons-nous dans nos milieux contre la zone quantique, et le complexe-militaire de Sherbrooke et d’ailleurs !
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