Analyses

La frontière, le nerf de la guerre

La frontière, le nerf de la guerre Solidarité sans frontières

Au début et à la fin de toute guerre, on trouve la frontière. La lutte antimilitariste ne peut pas se mener sans la lutte contre les frontières. Pour le comprendre, il faut examiner la façon dont l’État canadien l’arme et la renforce comme jamais auparavant.

La frontière est une ligne géographique qui sépare un « ici » et un « là-bas ». Il faut comprendre la frontière comme ce qui justifie et alimente la violence de l’État. Elle est aussi une panoplie d’infrastructures humaines et matérielles composées de technologies de surveillance et d’armement, de corps militaires et paramilitaires, de prisons et de lois.

En décembre 2024, le gouvernement du soi-disant Canada a annoncé investir 1,3 milliard de dollars dans le renforcement des frontières. Ceci finance les activités de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) qui agit partout sur le territoire, et de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) présente à la frontière. Ces investissements servent également à développer l’arsenal militaire et technologique du pays, à travers le déploiement d’une « nouvelle force opérationnelle de renseignement aérien composée d’hélicoptères, de drones et de tours de surveillance mobile ». Ils renforcent ainsi le complexe militaro-industriel du Canada et celui de ses partenaires commerciaux (par exemple avec l’utilisation de drones chinois aux frontières). En jeu également, consolider la coopération économique avec les États-Unis en utilisant l’argument de la sécurité aux frontières comme monnaie d’échange.

La frontière : un dispositif matériel et juridique

L’aspect matériel et juridique de la frontière se déploie bien au-delà des points d’entrées du Canada. Elle est un continuum de dispositifs et de pratiques racistes qui s’étend sur tout le territoire. Elle permet aux gouvernements canadiens et québécois d’expérimenter leur dispositif militaire, technologique, et juridique dans l’optique d’une guerre plus vaste contre tous·tes celles et ceux qui sont non-exploitables.

La prison pour migrant·es à Laval, les arrestations dans les écoles, les quartiers populaires, et les lieux de travail sont toutes des pratiques offensives de l’ASFC qui s’inscrivent dans la logique de répression de l’État. Une série de lois fédérales récentes soutenues par le ministère de la Sécurité publique lui donnent des pouvoirs inédits de surveillance sous prétexte d’assurer la sécurité aux frontières.

Exemple de cet arsenal législatif, la loi C-12, adoptée en mars 2026, associe directement les personnes migrantes à la criminalité. Elle utilise le vocabulaire de la menace et de la guerre défensive en affirmant que « les réseaux internationaux du crime organisé continuent de représenter la plus grande menace pour nos frontières. » La figure du migrant-criminel-ennemi est un prétexte pour déporter : au centre de détention de Laval, on invente aux gens un passé criminel pour accélérer leur renvoi, même vers des zones de guerre.

En 2025, 400 personnes ont été déportées chaque semaine au Canada. Ce chiffre n’a jamais été aussi haut. En 2026, au Québec, 2886 personnes ont été déportées et 13 750 sont en cours de déportation. Le Québec a conduit 55 % des déportations du Canada. Derrière ces chiffres, il y a, comme dans toute guerre, des victimes : familles séparées, personnes renvoyées vers la guerre, la persécution ou la misère. La frontière produit des traumatismes durables et des morts justifiées par les États comme des dommages collatéraux ou des sacrifices nécessaires.

L’imaginaire et le renforcement matériel de la frontière alimentent aussi la prolifération du complexe militaro-industriel. En justifiant les investissements, les accords commerciaux et politiques, la frontière profite aux industries militaires et extractivistes du Canada. Le technofascisme se nourrit de la frontière, à coup de drones, de surveillance de masses et d’expulsion des corps indésirables qu’il continuera d’exploiter jusqu’à la mort. La frontière, c’est le système nerveux de la guerre.

La frontière, spectre de la violence coloniale au soi-disant Canada

Au Québec comme au Canada, la construction de la frontière a d’abord eu lieu à travers le déplacement forcé et le génocide des peuples autochtones. Permise et renforcée par la violence coloniale, la frontière est désormais le lieu d’une guerre contre les personnes migrantes, et d’une gestion des conséquences des guerres, de l’extractivisme, du dérèglement climatique et des politiques économiques dont le Canada tire partie et profit.

En 2009, des membres de la nation Kanien’kehá:ka d’Akwesasne ont occupé la frontière coloniale qui traverse leur communauté pour affirmer leur souveraineté territoriale et s’opposer au port d’armes par les agents de l’ASFC. L’armement de la frontière est une lutte qui doit être menée en collaboration avec les peuples autochtones directement touchés par la création des frontières.

La lutte antimilitariste ne peut pas se mener sans la lutte contre les frontières. Cette zone territoriale d’exception, d’expérimentation et d’expansion permet de réaliser les fantasmes technofascistes de l’État canadien. Les personnes migrantes y sont racialisées, criminalisées, humiliées. Elles sont ainsi soumises aux mêmes violences que subissent des peuples partout dans le monde à travers les guerres coloniales soutenues par le Canada.

Face à la nécessité d’un monde sans frontières, nous, militant·es de Solidarité sans frontières, migrant·es et allié·es, revendiquons l’abolition des frontières et luttons contre l’exploitation et la criminalisation des personnes migrantes. Par l’organisation collective, nous opposons aux frontières la justice sociale, l’autodétermination et la solidarité inconditionnelle entre les peuples.

Solidarité sans frontières
Site web: www.solidarityacrossborders.org/fr
Instagram: @ssf.sab
Courriel: solidaritesansfrontieres@gmail.com

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