Analyses
La Banque de la défense, ou comment financer la guerre
Au printemps 2026, Mark Carney a dévoilé en grande pompe un projet de banque multilatérale porté par le Canada pour financer le réarmement de l’OTAN et de ses alliés. Quels sont les véritables enjeux de cette nouvelle institution transnationale qui établira son siège en sol canadien ?
Depuis quelques années, les tensions entre les différentes puissances impérialistes ont entraîné une militarisation et une relance des guerres au niveau mondial. Dans ce contexte, les États-Unis ont exigé que leurs partenaires augmentent leurs dépenses militaires, à quoi le Canada a répondu en investissant 2 % de son PIB dans la défense en 2025, pour un total de 61 milliards de dollars. Il souhaite dorénavant dépenser 5 % de son PIB dans le secteur militaire, cible qu’il pense atteindre dès 2035. Pour y arriver, le Canada continuera d’augmenter le budget du ministère de la Défense, tout en développant des mécanismes qui stimuleront l’économie militaire privée, ainsi que des secteurs périphériques à l’armée (par exemple l’espionnage et la surveillance).
Comment financer la guerre…
Du côté financier, deux institutions joueront un rôle central pour développer l’industrie militaire, à savoir la Banque de développement du Canada (BDC) et la toute nouvelle Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience (Banque DSR). Selon son vice-président Peter Dawe, la BDC « aura pour mission d’apporter un soutien aux entreprises du secteur [militaire] ou qui souhaitent s’y lancer »1. De son côté, la Banque DSR a pour ambition de soutenir les pays membres de l’OTAN et leurs alliés, en offrant « un financement à long terme et à faible coût pour des initiatives de défense, de sécurité et de résilience dans l’ensemble des chaînes d’approvisionnement ».2
Annoncée au printemps 2026, la création de la Banque DSR expose le rôle que le Canada désire jouer dans la nouvelle économie de guerre qui se met en place. Ce projet est conduit par le premier ministre Mark Carney, banquier d’affaires qui a successivement dirigé la Banque du Canada puis la Banque d’Angleterre. Fort de son expertise et de ses contacts, il souhaite que le Canada devienne le « financier » de l’industrie militaire occidentale, avec l’espoir que cela dynamise l’économie domestique et vienne gonfler les profits des banques canadiennes.
Bien que les informations concernant la Banque de la défense sortent au compte-gouttes, nous savons déjà qu’elle a été largement développée par le Canada et que son siège social se trouvera dans ce pays, probablement à Toronto ou à Montréal. En plus des gouvernements du Canada et d’une dizaine de pays européens, les six grandes banques canadiennes sont impliquées, c’est-à-dire la Banque Royale, la Toronto Dominion, la Banque de Montréal, la Banque Scotia, CIBC et la Banque Nationale. On trouve aussi comme partenaires deux des trois plus grosses banques d’Allemagne, soit la Deutsche Bank et la Commerzbank, sans oublier la plus grande banque d’investissement au monde, JPMorgan Chase, dont le siège social se trouve à New York.3 Cette liste non exhaustive témoigne de l’importance envisagée pour la Banque de la défense, ainsi que des profits que ses partenaires estiment pouvoir en retirer. Mais comment fonctionnera la Banque DSR au juste ?
… au service des intérêts privés
La nouvelle Banque de la défense se présente comme un immense partenariat public-privé, dans lequel les gouvernements et les banques placeront de l’argent qui servira à faire des prêts aux industries militaires et certains investissements directs dans l’économie de guerre. Afin de garantir un faible taux d’intérêt aux entreprises qui contracteront des prêts, ces derniers seront garantis par les gouvernements impliqués. Si une entreprise est en défaut de paiement, ce sont les gouvernements qui rembourseront les banques privées ayant octroyé le prêt.
En somme, ce sont les pays membres qui assumeront les risques, alors que les banques et l’industrie militaire en bénéficieront. Les banques privées pourront effectuer des prêts sans risque et avec un taux de profit garanti, alors que les entreprises militaires pourront bénéficier d’un taux d’intérêt globalement faible. Les gouvernements, quant à eux, assumeront principalement les investissements et les risques… avec l’argent des contribuables. En effet, l’argent placé dans la Banque DSR ne sortira pas du néant : il vient des impôts et des taxes payés par les citoyen·nes, qui n’ont jamais consenti à ce que leur argent enrichisse les banques et finance l’industrie militaire.4
À ce stade, il faut prendre conscience de l’ampleur de l’initiative de la Banque DSR. Si elle se concrétise, tout porte à croire qu’elle deviendra un des principaux leviers du financement de l’économie de guerre au niveau mondial, et un des points essentiels de jonction entre les gouvernements occidentaux, les grandes banques et l’industrie militaire. Les conséquences à prévoir sont à la fois simples et terribles : détournement de fonds publics au profit du secteur financier et militaire, renforcement du pouvoir des banques et accélération du développement de l’industrie militaire, le tout dans une perspective de plus en plus probable de guerre.
Comme le siège social de la Banque DSR se trouvera au Canada, ce sera une priorité pour nos organisations de lutter contre ce projet. Si nous réussissons à fragiliser le financement de la machine de guerre occidentale, nous contribuerons à enrayer les conflits entre les grandes puissances qui nous menacent collectivement.
Archives Révolutionnaires
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Cité dans Le Devoir, 3 avril 2026, page B6. ↩︎
En ligne: https://www.canada.ca/fr/ministere-finances/nouvelles/2026/04/le-canada-se-rejouit-des-progres-realises-vers-letablissement-de-la-banque-de-la-defense-de-la-securite-et-de-la-resilience.html ↩︎
Voir la liste complète des partenaires en ligne : https://www.dsrb.org/ ↩︎
Pour une présentation sommaire du fonctionnement de la Banque DSR, voir en ligne : https://www.dsrb.org/what-is-the-dsrb ↩︎