Analyses

L'intérêt national pour la guerre

L'intérêt national pour la guerre Collectif du texte Corne de Brume, les gens du commun contre l'intérêt national

Face au discours libéral bien-pensant d’un supposé « retour de la guerre », il est légitime de se demander si celle-ci fut à un moment réellement absente. Délocalisée, elle se poursuivait simplement ailleurs. Pendant quelques décennies on a voulu nous faire croire que la guerre n’était plus qu’une chose lointaine. Maintenant l’illusion tombe. Les frappes chirurgicales, les opérations tactiques contre le terrorisme et les bombardements par drones apparaissent pour ce qu’ils ont toujours été : la guerre.

Face à une stagnation économique et une transformation du rapport de force sur l’échiquier mondial, le mode de vie impérial est menacé. N’étant plus à même d’assurer l’accumulation de richesses, les puissances occidentales changent de posture. Tous les moyens sont bons pour défendre, bec et ongles, l’« American Way of Life ». Cela se traduit par des mesures d’austérité, mais aussi par la violence militaire et tout ce qui la rend possible.

Comme l’affirme Carney au sujet des nouveaux investissements massifs dans le militaire : « nous allons aussi protéger cette prospérité, protéger notre qualité de vie et protéger notre façon d’être. »

La guerre vise donc à assurer l’ouverture de nouveaux débouchés économiques et se présente sous sa forme impérialiste, par l’accaparement de territoires et de ressources. Les logiques guerrières, autoritaires, voire fascisantes, ne sont pas contraires à la démocratie. Elles en sont le prolongement. L’État, devant assurer sa souveraineté, est fondamentalement guerrier, autoritaire et guidé par la nécessité d’accroître sa force. Qu’il se drape de valeur démocratique et libérale n’efface pas la violence fondatrice qui l’a mis en place ni celle qu’il exerce pour se maintenir.

Quand l’État et la croissance vacillent, la contrainte, la discipline et la peur redeviennent les piliers du maintien de l’ordre et de la production ininterrompue de marchandises, de ressources et de citoyens.

Mobilisation générale

Au cœur de la légitimation politique et de la production industrielle de la guerre se trouve l’enjeu de mobiliser la population nationale. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter le nombre de réservistes dans l’Armée canadienne ou de financer la défense nationale. Nous sommes tou·tes mobilisé·es, qu’on le veuille ou non, par le travail, la famille, la société civile.

La mobilisation générale est une opération qui, pour fonctionner, doit produire des sujets bien dressés, qui sont prêts à mettre l’épaule à la roue. Pour assurer la participation et l’assentiment, il lui faut des dispositifs d’identification. Parmi eux, l’intérêt national comme logique particulière du pouvoir se traduit par la construction d’un « nous ».

À cet effet, la cohésion sociale s’assure par la désignation d’un ennemi, autant extérieur qu’intérieur. L’intérêt national apparaît alors comme une opération de division entre les citoyens de droit et les ennemis de la nation, posés comme menace.

Ces figures sont multiples : terroriste, assisté social, migrant. La menace qu’ils représentent ne peut être éradiquée de manière définitive malgré la répression accrue. C’est tout le problème de la gouvernance qui ne pourra jamais obtenir l’adhésion totale et définitive de sa population. Cette manie de l’État à désigner ce qui lui échappe comme une menace traduit bien le caractère paranoïaque des logiques militaristes contemporaines.

Ce dont l’État a besoin c’est d’un réarmement démographique et civique, comme le disait dernièrement Emmanuel Macron. En vue de renverser la vapeur et contrer les « changements des mœurs », il faut des programmes gouvernementaux qui incitent les jeunes à faire des enfants. Cette stratégie nataliste fonctionne d’après une double contrainte : supprimer les naissances indésirables et accélérer les naissances désirables. D’un côté, la stérilisation forcée des migrantes et autochtones assure la pureté du corps colonial. D’un autre, les incitatifs familiaux et les contraintes à l’avortement assurent conjointement la production de travailleurs et de soldats nationaux.

Il n’est pas surprenant qu’un des lieux les plus propices pour la propagation de cette logique soit la famille nucléaire. Ce qu’on craint du queer, c’est sa reproduction horizontale passant par des gestes, des manières d’être et des idées, contrairement à la reproduction verticale de la sainte-famille**,** celle de la norme et de l’institution. C’est pourquoi les plus inclusifs inviteront certains anormaux à s’y joindre, en autant qu’ils reprennent le chemin civilisé : s’installer quelque part, fonder une famille, travailler, payer ses taxes.

Démobilisation

Face à cette situation, qu’est-il permis d’espérer ? Le catastrophisme actuel ne cultive que l’impuissance et la panique : le désastre est inévitable, le fascisme approche. Paradoxalement, cette menace est repoussée hors de nos existences : la guerre est toujours ailleurs, le fascisme toujours chez nos voisins.

Malgré ce sentiment d’écrasement, de multiples refus transpercent déjà la façade du monde de la gouvernance et de l’économie. Refus de l’identification nationale, refus du travail, refus de la famille. On voudrait les contenir, mais rien n’y fait. Ça déborde de partout.

La guerre et l’instabilité ne signifient pas nécessairement la fermeture d’une politique ayant comme visée l’émancipation. La période dans laquelle nous entrons pourrait aussi donner lieu à des situations qui feront apparaître la question révolutionnaire. Que faire pour ne pas nous complaire dans l’attente de tels moments ? Décrire, analyser, critiquer ne suffisent pas. Ce qu’il manque pour faire advenir la révolution, c’est une manière d’orienter positivement les refus qui traversent la société. Il faut construire une force politique qui dépasse le simple décrochage face au monde, la désertion de celui-ci. Nous devons, dès maintenant, réfléchir une autre appartenance, en rupture avec les identifications promues par la nation et la logique économique. Il faut être à même de trancher dans le présent et recharger la possibilité révolutionnaire.

Le texte complet est disponible en ligne : desinteretnational.com/Manifeste

Partager cet article

  • X
  • Facebook
  • LinkedIn
  • Reddit
  • WhatsApp
  • Telegram
  • Pinterest
  • Bluesky

Articles connexes