Analyses
Le Canada en marche vers la guerre
Mark Carney a pris la tête du gouvernement canadien au printemps 2025, alors que le pays était confronté aux menaces de l’administration Trump. Il profite alors du choc et de la stupeur créés par les tarifs douaniers et le discours d’annexion du Canada par les États-Unis pour imposer un projet de militarisation de l’économie et de la société canadienne, inédit depuis la Guerre de Corée (1950-53).
Le 9 juin 2025, le gouvernement libéral dépose un « plan de réarmement » qui annonce une augmentation des dépenses militaires de 9 milliards $ l’année suivante, devançant d’un an et demi l’atteinte du seuil de 2 % du PIB. Deux semaines plus tard, il s’engage à respecter la nouvelle cible de l’OTAN de 5 % du PIB d’ici 2035, soit environ 117 milliards $ par année en date de 2026. C’est plus que la totalité des transferts fédéraux en santé et services sociaux à l’ensemble des provinces.
Ce processus de militarisation de l’économie se précise rapidement. Sanctionnée le 26 juin 2025, la Loi sur l’unité de l’économie canadienne (C-5) fonde le Bureau des grands projets pour accélérer les projets dits « d’intérêt national ». En février 2026, suite à son discours à Davos, Carney annonce la Stratégie industrielle de défense (SID), présentée comme un moyen d’assurer « l’autonomie stratégique » du Canada face aux États-Unis.
La Stratégie industrielle de défense
Cette stratégie économique fédérale prévoit des investissements supplémentaires de 500 milliards $ dans le secteur canadien de la Défense. Elle vise à réduire les obstacles administratifs, faciliter les partenariats publics-privés, soutenir la recherche et augmenter les exportations militaires.
La Loi sur l’unité de l’économie canadienne (C-5)
Adoptée en juin 2025, cette loi vise à accélérer la mise en œuvre de projets d’infrastructure en créant le Bureau de gestion des grands projets. Ce Bureau obtient le pouvoir d’exempter certains projets dits « d’intérêt national » de l’application de règlements ou de lois fédérales. Il peut ainsi ignorer ou réduire l’application des réglementations environnementales ou de consultations auprès des peuples autochtones.
En réponse, des nations autochtones se sont mobilisées contre la loi, qui est contestée devant les tribunaux. **Pour en savoir plus: 8thfirerising.ca
Quelle souveraineté dans l’empire ?
Pourtant, derrière ce discours, Carney ne propose qu’une rupture de façade avec la machine de guerre étatsunienne. Le projet de réarmement du Canada se fait ainsi à la suite des pressions des États-Unis eux-mêmes pour augmenter l’investissement militaire des pays de l’OTAN. Des entreprises étatsuniennes comme Lockheed Martin et General Dynamics continuent à produire des armes pour l’armée canadienne. Le Pentagone lui-même investit des milliards dans l’industrie et les ressources canadiennes. Les commandements militaires du Canada et des États-Unis demeurent fortement intégrés au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD). Malgré les « beaux » discours de Carney à Davos, le Canada et les États-Unis demeurent intimement liés.
Un complexe militaro-industriel bien de chez nous
De quelle souveraineté est-il donc question dans la Stratégie industrielle de défense présentée en février 2026 ? Il s’agit avant tout d’un sauvetage du capitalisme canadien en crise à la suite de l’échec de la filière batterie et des tarifs de l’administration de Donald Trump. Le Canada veut développer son propre complexe militaro-industriel pour tirer profit des guerres en cours et à venir, au même titre que les États-Unis.
Avec des investissements de 500 milliards $ sur 10 ans dans la Stratégie industrielle de défense et la politique de réarmement, ont peut analyser les objectifs de développement d’un complexe militaro-industriel canadien à partir de cinq dimensions : 1) l’exploitation des ressources ; 2) l’industrie militaire ; 3) la recherche et développement ; 4) les forces armées ; 5) le financement.
Extraire des ressources
L’extraction des minéraux critiques et stratégiques est essentielle à la production militaire. Au cours des derniers mois, on a vu de nombreux projets miniers destructeurs être annoncés à la suite d’un réalignement des minières de la filière batterie en crise vers le militaire. Citons à ce chapitre deux projets d’envergure, la mine de la Loutre et Nouveau Monde Graphite, destinés à approvisionner l’industrie militaire.
Produire les armes
Du côté du secteur industriel, plusieurs industries civiles sont appelées à réorienter leur production pour répondre aux besoins de l’armée. Par exemple, Bombardier vient de décrocher un contrat de 1 milliard $ pour fournir des avions civils qui seront convertis en appareils de surveillance GlobalEye pour l’OTAN.
En parallèle, le gouvernement canadien investit des sommes colossales pour accroître les capacités de production des industries militaires actuelles, souvent conjointement avec les États-Unis. C’est notamment le cas avec le projet d’expansion de l’usine de General Dynamics à Valleyfield et à Repentigny, notamment pour fournir l’armée canadienne en obus.
Les universités et la recherche au service de la guerre
Le secteur universitaire et de la recherche sont eux aussi appelés à se mobiliser dans cette marche vers la guerre en orientant le financement de la recherche vers les priorités de l’armée canadienne. Parmi les secteurs clés, on trouve le développement de drones, l’intelligence artificielle, la surveillance, mais aussi diverses technologies quantiques destinées à la Défense. Cela se traduit par du soutien direct aux entreprises technologiques, mais également par le développement de nouveaux partenariats entre les universités et le secteur militaire.
Les forces armées
L’augmentation de la demande intérieure pour l’industrie de la guerre est associée à une volonté d’augmenter les effectifs des forces armées canadiennes, incluant un plan de faire passer les forces de réserve de 28 000 à 300 000 personnes. Pour cela, les salaires d’entrée dans les forces armées ont été augmentés de 20 % en 2025. Dans un contexte de précarité économique croissante et d’accès difficile aux études supérieures, on assiste à la mise en place d’un véritable projet d’embrigadement de la jeunesse.
Cela concorde avec une augmentation importante des infrastructures des Forces armées canadiennes. Le gouvernement a ainsi multiplié les annonces d’investissement dans des bases, manèges et logements militaires afin d’héberger les nouvelles recrues.
Le financement
Pour mener à bien la militarisation de ces différents secteurs, le Canada aura besoin d’investissement et de capitaux colossaux. C’est pourquoi la Caisse de dépôt et placement du Québec a réaffirmé sa volonté de soutenir le secteur de la défense, et ce malgré les pressions de la société civile. De son côté, Investissement Québec a changé en 2025 ses règles internes pour permettre les investissements dans le domaine militaire, ce qui lui était jusque-là interdit. Enfin, au printemps 2026, le gouvernement canadien a annoncé la mise en place de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience, pour accélérer l’investissement militaire au sein de l’OTAN.
Vers une société militarisée
Ce à quoi on assiste, c’est la mobilisation non seulement de l’économie, mais de l’ensemble de la société au service de la soi-disant « défense » de l’État canadien. En effet, pour financer ce réalignement militariste, il faut s’attendre à des coupures massives dans les services sociaux. Ainsi, en parallèle de l’augmentation des dépenses militaires à 150 milliards $, le gouvernement fédéral a prévu des compressions de 15 % dans ses autres dépenses. Pendant que les dépenses militaires explosent, les investissements pour le logement social, la lutte contre l’insécurité alimentaire et le transport collectif reculent, en pleines crises du logement et de l’itinérance.
L’austérité et la militarisation vont main dans la main. D’un côté, on saccage les territoires, on coupe dans les services essentiels et on précarise des pans entiers de la population. De l’autre, on investit massivement dans l’économie de guerre. L’objectif : basculer vers une société où la production, la recherche et les populations sont mobilisées au service de la guerre, qui n’est pas sans rappeler le modèle de société militarisée instauré par le régime colonial israélien. Le projet militariste, c’est celui de mettre de l’avant « l’intérêt national » au détriment des populations. C’est le rêve d’une société armée, où pour défendre les frontières contre une prétendue menace extérieure, on crée les armes et les dispositifs de contrôle qui serviront à contrôler l’ennemi intérieur.
Le spectre de la militarisation n’est pas une fatalité. L’envergure du projet militariste est aussi sa principale faiblesse : chaque maillon de la chaîne est une cible potentielle. Déjà, de multiples initiatives ont vu le jour pour le défier. On peut penser aux actions de perturbation de défilés militaires, ou plus récemment aux mobilisations contre le sommet de l’OTAN à Montréal ou le salon d’armement CANSEC à Ottawa.
Entendez-vous le bruit des bottes ?
Refusons la fatalité de la marche vers la guerre !